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Nouvelle traduction de « L’Idiot » de Dostoïevski aux éditions Gallmeister, collection Litera

L'Idiot de Dostoïevski aux éditions Gallmeister, collection Litera, en 2 volumes. Traduit du russe par Emma Lavigne. Mai 2026.
L'Idiot de Dostoïevski aux éditions Gallmeister, collection Litera, en 2 volumes. Traduit du russe par Emma Lavigne. Mai 2026.


Publié en feuilleton dans Le Messager russe entre 1868 et 1869, le roman L’Idiot a fait l’objet de plusieurs traductions en français. La parution d’une nouvelle traduction par Emma Lavigne aux éditions Gallmeister dans la collection Litera est l’occasion de relire le célèbre roman de Dostoïevski dans une élégante édition reliée et de le redécouvrir dans toute sa fraîcheur et son étrangeté.


La rencontre inaugurale, sur la ligne de train Varsovie-Pétersbourg, entre trois personnages que tout semble opposer – la grossièreté du fils de marchand Rogojine, l’ingénuité invraisemblable du prince Mychkine, jeune homme à la santé fragile qui rentre de Suisse, la veulerie du petit fonctionnaire Lebedev qui s’immisce dans la conversation – se noue comme dans un rêve. L’arrivée du prince Mychkine chez la générale Épantchine avec qui il suppose avoir un vague lien de parenté s’amorce par une discussion incongrue avec un laquais sur les derniers sentiments des condamnés avant l’exécution de la peine capitale et sur les possibles avantages et inconvénients de la guillotine !

Thème qui sera repris comme sujet de conversation avec la mère de famille et ses trois filles ; le prince ira jusqu’à le proposer comme sujet de tableau à la jeune Adélaïde, qui a un talent pour la peinture. Puis passant du registre de l’horreur à celui de l’extase mystique, le prince Mychkine fait part sans réserve de ses sentiments les plus intimes à tous les personnages qu’il rencontre, d’où le qualificatif « d’idiot », qui correspond également à la dénomination officielle de l’état de santé l’ayant conduit dans un hôpital suisse.


James Ensor, Masques regardant une tortue (1894), via WikiArt.
James Ensor, Masques regardant une tortue (1894), via WikiArt.

Comme on le voit, son innocence ne préserve nullement le prince Mychkine du mauvais goût. Un mauvais goût présent dans de nombreux épisodes de ce roman qui mêle le drame au grotesque et la métaphysique au cocasse.

Les exemples sont nombreux. Il y a, comme nous venons de le voir, la fascination du prince Mychkine pour les « derniers jours d’un condamné » – Dostoïevski avait lu et apprécié le roman de Victor Hugo, et il avait lui-même été gracié au dernier moment après avoir été condamné à la peine capitale en 1849. Un centre d’intérêt que le prince n’hésite pas à exhiber et qui rompt avec toute notion de bienséance.

L’anecdote rapportée par le général mythomane Ivolguine au sujet d’un bichon qu’il aurait jeté par la fenêtre d’un train pour donner une leçon de savoir-vivre à deux dames qui avaient jeté son cigare – anecdote d’un goût d’autant plus exécrable que l’auditoire applaudit son geste, tandis qu’il apparaît ensuite que le général a simplement pris cette histoire dans un journal. (Les délires mythomaniaques du général Ivolguine vont très loin, jusqu’à se faire passer pour un ancien page de Napoléon en 1812 ou prétendre qu’un cheval s’est mis à parler.)

Le jeu proposé par Nastassia Filippovna lors de sa soirée d’anniversaire : « Racontez la plus mauvaise action de votre vie ». Ou encore le cabotinage tragique du personnage d’Hippolyte, d’autant plus embarrassant que sa maladie le condamne à une mort très prochaine.

D’un goût atroce est aussi l’anecdote proposée par le prince à Rogojine au sujet de la foi, où deux paysans amis avaient loué une chambre pour passer la nuit. L’un d’eux, parfaitement sobre et n’ayant aucun problème d’argent, se met à convoiter une magnifique montre que porte son ami depuis quelques jours. Il s’arme d’un couteau et fait une prière (« Seigneur, pardonne-moi pour l’amour du Christ ! ») puis égorge son compagnon. L’histoire fait rire Rogojine aux éclats. Le prince voulait illustrer par-là le caractère très naïf de « la foi russe », dont il fait la promotion ; mission accomplie, mais son exemple est plus terrifiant qu’édifiant.

 

Le caractère grotesque de ces passages du roman, qui tranchent avec la nature dramatique (et parfois mélodramatique) de l’intrigue, relève de la nature « carnavalesque » de l’œuvre, notée par Mikhaïl Bakhtine dans son étude, La poétique de Dostoïevski. Le contraste et le passage sans transition du tragique au comique, du sublime au vulgaire (voir, plus loin, la réception du discours d’Hippolyte par l’auditoire), caractérisent tous les romans de Dostoïevski mais L’Idiot en est un exemple des plus frappants.

 

Le thème de la condamnation à mort traverse tout le roman sous différentes formes : le condamné à mort « par fusillade pour un crime politique », dont le prince Mychkine raconte les derniers instants (qu’il a pu lui recueillir parce que le condamné a été gracié) ; la logeuse du général Épantchine, qui meurt comme une simple « mouche » sous les injures du général qui ne comprend pas qu’elle est en train d’expirer ; le malade de la tuberculose (« phtisie ») Hippolyte, qui sait ses jours comptés et fait le constat amer de sa condition (il est moins bien traité par la nature qu’un simple moucheron) ; le général Ivolguine, ivrogne, mythomane et profondément moral, qui meurt probablement de honte ; Nastassia Filippovna, dont le destin nous est suggéré dès le début du roman ; et même la comtesse du Barry (morte guillotinée), non présente dans le roman, mais évoquée en tant qu’idole du petit fonctionnaire Lebedev.

 

Dostoïevski avait lui-même été arrêté et condamné à mort en 1849, ainsi que ses compagnons du « cercle Petrachevski », groupe accusé de vouloir renverser le tsar Nicolas Ier. Il avait été gracié au tout dernier moment, sa peine étant commuée en quatre années de bagne en Sibérie.

 

Ce thème de la condamnation à mort, dans le roman, semble appeler inéluctablement une comparaison animalière, car la mouche, puis le moucheron, sont tour à tour convoqués, symboles d’insignifiance et de vulnérabilité :

– dans l’anecdote du général Épantchine, la logeuse meurt « comme une mouche » :

« Elle a eu des enfants, un mari, une famille, des parents tout autour d’elle, tout, dirais-je, bouillonnait, tout n’était, dirais-je, que sourires, et soudain… elle perd la main, c’est la banqueroute, elle est seule comme… comme une mouche (муха) écrasée par la malédiction de tout un siècle. » (Gallmeister, Litera, t. Ier, Ire partie, chap. 14, p. 240.)

– dans la longue « Explication » d’Hippolyte : (Gallmeister, Litera, t. II, IIIe partie, chap. 7, p. 148 et sq)

« À quoi bon pour moi votre nature, votre parc de Pavlovsk, vos levers et vos couchers de soleil, votre ciel bleu et vos visages satisfaits, quand tout ce banquet sans fin a commencé en considérant que j’étais de trop ? Qu’y a-t-il pour moi dans toute cette beauté, quand chaque minute, chaque seconde, je suis désormais contraint et forcé de savoir que même ce minuscule moucheron (крошечная мушка) qui bourdonne maintenant près de moi dans un rayon de soleil, même lui participe à toutes ces agapes et à ce chœur, qu’il connaît sa place, qu’il l’aime et qu’il est heureux, et que moi seul, on m’avorte, et que seule ma lâcheté m’empêchait jusque-là de le comprendre ! »

S’il pensait émouvoir son auditoire en lisant son « explication » en public, l’échec d’Hippolyte est complet ; non seulement les invités trouvent cette « mise à nu » dégoûtante, mais Lebedev, fin saoul, exige que le jeune homme, qui a annoncé son intention de se suicider, décampe et aille se tuer ailleurs, car en tant que propriétaire de la datcha, il pourrait avoir des ennuis. Des hauteurs intellectuelles et spirituelles du discours d’Hippoloyte, on tombe dans la platitude la plus vulgaire, chacun y allant de son hypothèse sur la capacité du jeune homme à mettre sa menace à exécution…

– Frappé par la phrase d’Hippolyte  au sujet du « moucheron », le prince Mychkine se souvient d’une randonnée en montagne où il était « tourmenté par une seule et unique pensée qui ne parvenait pas à prendre corps ». Il s’était mis à pleurer après avoir contemplé le paysage radieux. « Son tourment était d’être extérieur à tout cela. […} chaque petit “moucheron (маленькая мушка) qui bourdonne autour de lui dans un chaud rayon de soleil participe à ce chœur : il connaît sa place, il l’aime et il est heureux !” ; chaque brin d’herbe pousse et il est heureux ! Et tout a une voie et tout connaît sa voie et va dans un chant et vient dans un chant ; il était le seul à ne rien savoir, à ne rien comprendre, ni les gens ni les sons, il était étranger à tout, avorté. […] il se tourmentait en sourd et muet ; mais il lui semblait à présent s’être déjà dit tout cela à l’époque, dans ces termes précis, et il lui semblait qu’Hippolyte lui avait pris cette histoire de “moucheron”, qu’il l’avait tirée de ses mots et de ses larmes de l’époque. Il en était persuadé, et cette pensée faisait étrangement battre son cœur… » (Gallmeister, Litera, t. II, p. 165-166.)

Le prince Mychkine a l’intuition d’une certaine fraternité entre lui et Hippolyte ; il pressent peut-être qu’il est lui aussi « condamné », d’une certaine façon, par son inadéquation irréductible au monde.

 

Bien que Dostoïevski ait dit avoir voulu « peindre un homme parfaitement pur », les propos de Lev Nicolaïevitch Mychkine comportent d’étranges ambigüités.

Son innocence et sa quête d’absolu, qui l’apparentent à Don Quichotte, le conduisent à prendre des décisions qui souvent aggravent le mal qu’il voudrait précisément éradiquer.

Lorsque, au lieu de se détourner de Nastassia Filippovna – qui serait peut-être, alors, passée à autre chose et aurait du même coup laissé tomber Rogojine – il nourrit ses sentiments en s’obstinant à surveiller ses faits et gestes et en lui manifestant sa « pitié ». Ou lorsqu’il écrit une lettre à Aglaïa sans avoir cherché à éclaircir ses propres sentiments.


Ivan Kramskoï, L'Inconnue (1883), via WikiArt.
Ivan Kramskoï, L'Inconnue (1883), via WikiArt.

 

La jeune fille place cette lettre dans un volume de Don Quichotte (Gallmeister, Litera, t. Ier p. 302.) Le parallèle avec le héros de Cervantès est évident, non seulement par ces allusions directes mais aussi en raison des préoccupations du personnage.

Comme Don Quichotte, le prince Mychkine vit dans un monde idéal qui n’existe que dans son esprit ; il est attiré par une femme idéale, dont le modèle s’est matérialisé sous la forme d’Aglaïa dans son versant solaire, et de Nastassia Filippovna dans son versant obscur et tragique. Comme Don Quichotte, il s’obstine à se comporter dans le monde réel comme s’il était pour de bon un monde idéal. Il y a cependant une différence entre Mychkine et « l’ingénieux hidalgo » de la Manche : le prince Mychkine ne peut s’empêcher d’agir d’une façon peu adaptée au monde qui l’entoure ; en revanche, il perçoit avec lucidité les conséquences de ses actes, y compris lorsqu’elles sont fâcheuses.

Dostoïevski avait lu et profondément admiré le roman de Cervantès : « Il n’y a pas dans le monde entier d’œuvre plus profonde et plus forte. C’est, pour l’instant, le dernier mot le plus sublime de la pensée humaine, c’est l’ironie la plus amère qu’ait pu exprimer un mortel, et si le monde touchait à sa fin et qu’on demandât, là-bas, quelque part : “Alors, avez-vous compris votre vie sur terre et qu’en avez-vous conclu ?”, l’homme pourrait montrer en silence le Don Quichotte : “Voici ma conclusion sur la vie, pouvez-vous me juger là-dessus ?” » (Journal d’un écrivain, cité par Mikhaïl Bakhtine dans La poétique de Dostoïevski, Points Seuil p. 186-187).

 

De plus, si pur qu’il soit, le prince n’est pas insensible à la beauté féminine – il en est comme foudroyé lorsqu’il voit la photo de Nastassia Filippovna puis tombe sous le charme d’Aglaïa. Ses sentiments, comme ceux de Rogojine, finalement, sont violents : une sorte de pitié enragée à l’égard de Nastassia Filippovna ; un amour transi et si maladroit à l’égard d’Aglaïa qu’il en vient à se comporter comme le pire des mufles avec elle.

Mychkine évolue dans la société pétersbourgeoise comme un éléphant dans un magasin de porcelaine ; et ce n’est pas seulement un vase précieux qu’il brise, mais aussi des sentiments délicats qu’il piétine en toute inconscience. Toujours, il comprend son erreur, mais toujours a posteriori. Il est donc toujours trop tard.

La temporalité dans laquelle un personnage tel que le prince Mychkine peut vivre, c’est celle des moments de grâce, des extases : celles, hallucinées, qui précèdent ses crises d’épilepsie ; celles qui l’enivrent d’un bonheur contemplatif, comme ses moments de béatitude avec « les enfants » ou lorsqu’il reste en admiration devant Aglaïa. Ce n’est pas le temps du monde et de la vraie société russe, qu’il désirait tant découvrir à son arrivée, et il n’est donc pas étonnant qu’il souhaite et doive retourner d’où il vient. Si le général Épantchine et son épouse Lizavéta (pour des raisons bien différentes) pensent tout d’abord que c’est Dieu qui leur a envoyé « l’idiot », à la fin du roman ils n’en sont plus si sûrs.

Un bonheur simple, fait de compromis et d’adaptation, ne semble ni à la portée, ni dans les désirs du prince Mychkine. Aglaïa lui fait d’ailleurs un reproche qui sonne si juste qu’il l’admet comme un vrai sujet de réflexion et affirme qu’il méditera sur cela : « Il n’y a pas de tendresse chez vous : il n’y a que la justice qui compte pour vous – c’est injuste. » (Gallmeister, Litera, tome II, p. 171.)

 

Dans les premières notes de Dostoïevski pour la rédaction du roman, le personnage de « l’idiot » était plutôt méchant. Dans la version finale, son double, Rogojine, a endossé sa part maléfique, mais sans délester le prince de son paradoxe insoluble. Être trop gentil nuit, et le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions…


James Ensor, Entrée du Christ à Bruxelles (1889).
James Ensor, Entrée du Christ à Bruxelles (1889).

 


Note sur la traduction

 

La traduction du russe vers le français a été réalisée par Emma Lavigne, à qui l’on doit également, dans la même collection, une traduction des Frères Karamazov (2023).

Elle est fluide, agréable à lire. En consultant le texte original d’un passage du roman, on peut mesurer sa proximité avec le texte russe.

Il s’agit d’un extrait de l’anecdote de la logeuse, racontée par le général Épantchine durant la séance de jeu : « Racontez la plus mauvaise action de votre vie » (Gallmeister, Litera, t. Ier, Ire partie, chap. 14, p. 237 et suivantes).

 

Le général Épantchine raconte qu’étant jeune lieutenant, il avait une ordonnance du nom de Nikifor, soucieux du bien-être de son maître, et une vieille logeuse radine et quelque peu voleuse – elle lui avait pris un coq. S’étant vu attribuer, par chance, un nouveau logement, le général et son ordonnance déménagent. Nikifor avise alors son maître du fait que leur ancienne logeuse a gardé leur soupière, prétendant que le général avait accepté de la lui laisser en contrepartie d’un pot cassé. D’un tempérament bouillonnant, et déjà irrité par la pingrerie de son ancienne logeuse, le général file droit chez elle, la trouve assise dans l’entrée, et l’agonit d’injures, sans se rendre compte que la vieille femme est en train de rendre l’âme… Ayant appris le soir même qu’elle a été retrouvée morte, le général ressent, rétrospectivement, une culpabilité mêlée de honte.


Un bref passage de ce récit, notamment, a donné lieu à des interprétations assez différentes de la part des traducteurs :  

 

Когда-то имела детей, мужа, семейство, родных, всё это кругом неё, так сказать, кипело, все эти, так сказать, улыбки, и вдруг — полный пас, всё в трубу вылетело, осталась одна, как... муха какая-нибудь, носящая на себе от века проклятие. И вот, наконец, привел бог к концу. С закатом солнца, в тихий летний вечер, улетает и моя старуха, — конечно, тут не без нравоучительной мысли ; и вот в это-то самое мгновение, вместо напутственной, так сказать, слезы, молодой, отчаянный прапорщик, избоченясь и фертом, провожает её с поверхности земли русским элементом забубенных ругательств за погибшую миску !


1.

Elle a eu des enfants, un mari, une famille, des parents tout autour d’elle, tout, dirais-je, bouillonnait, tout n’était, dirais-je, que sourires, et soudain… elle perd la main, c’est la banqueroute, elle est seule comme… comme une mouche écrasée par la malédiction de tout un siècle. Et voilà qu’enfin, Dieu y met fin. Par un paisible soir d’été, voilà ma vieille qui s’éteint avec le soleil couchant – bien sûr, non sans une pensée morale ; c’est à ce moment précis qu’au lieu de larmes, dirais-je, d’adieu, surgit un jeune lieutenant, une tête brûlée, poings sur les hanches, qui accompagne son dernier voyage d’un flot d’injures pour une soupière !

(Gallmeister, Litera, Emma Lavigne, t. Ier, p. 240.)


On comprend ici que c’est la vieille femme qui a eu une pensée morale, contrairement à l’interprétation donnée dans les autres traductions, où c’est la situation elle-même qui suscite une réflexion morale (hypothèse qui me semble plus recevable).

La notion de « banqueroute » est ajoutée. « Flot d’injures » semble un peu faible pour rendre : русским элементом забубенных ругательств. Ne précise pas « soupière perdue » (погибшую миску).


2.

Dans le temps, elle a eu des enfants, un mari, une famille, des parents, tout ça s’agitait autour d’elle, tous ces, comme qui dirait, sourires, et, brusquement, silence sur toute la ligne, tout s’envole en fumée, elle reste seule, comme… comme, je ne sais pas, comme une mouche, une mouche qui porterait sur elle toute la malédiction des siècles. Et voilà qu’en fin de compte le bon Dieu l’amène à la fin. Au coucher du soleil, par un doux soir d’été, ma petite vieille qui s’envole aussi – ce n’est pas sans une idée morale, là-dedans ; et là, à l’instant même, au lieu, pour ainsi dire, d’une larme bénissante, un jeune lieutenant, une tête brûlée, qui fait des mines et qui se pavane, qui bénit son départ de la surface du globe avec cet élément bien russe des jurons de chez nous – plutôt que de faire son deuil de sa soupière !

(André Markowicz, éd. Actes Sud, Babel, t. Ier, p. 254.)

 

Respecte l’idée « d’élément russe » mais ajoute la notion de « deuil ».

 

3.

Elle a eu jadis des enfants, un mari, une famille, des parents ; tout cela bouillonnait, si je puis dire, autour d’elle, tous ces sourires, si je puis dire, et brusquement il n’y a plus rien, tout cela disparaît comme par enchantement, et elle reste là, toute seule comme… comme une mouche d’automne, comme si elle portait sur elle la malédiction du siècle. Enfin, Dieu la mène à son terme. Par un soleil déclinant, un doux soir d’été, ma vieille s’envole, elle aussi ; il y a là bien sûr une pensée édifiante. Mais voilà qu’à cet instant même, pour tout viatique, au lieu de bénédictions et de larmes, un jeune aspirant déchaîné, les mains aux hanches et bombant le torse, la reconduit hors de la terre avec un lot d’injures des plus carabinées pour se venger de sa soupière perdue.

(Le livre de poche, éditions de Louis Martinez, trad. Gabriel et Georges Arout (1946), p. 251.)

 

Ajout des notions « d’enchantement », « d’automne » (la mouche), « viatique ».

« русским элементом забубенных ругательств » est rendu par « un lot d’injures des plus carabinées », faisant disparaître le caractère russe qui semblait revendiqué.

 

 4.

Elle a eu des enfants, un mari, une famille, des parents ; tout cela a mis en quelque sorte autour d’elle de l’animation et de la joie. Et, tout d’un coup, plus rien ; tout s’est effondré, elle est restée seule, seule comme une mouche, portant sur elle la malédiction des siècles. Puis Dieu l’a enfin rappelée à lui. Au coucher du soleil, dans la paix d’un soir d’été, l’âme de ma vieille a pris son vol… Évidemment tout cela a une signification morale. Et à cet instant précis, au lieu d’entendre les sanglots qui accompagnent l’agonie de ceux qui s’en vont, elle voit surgir un jeune enseigne impertinent qui, les poings sur les hanches et l’air agressif, la reconduit hors de ce monde en lui jetant les pires insultes du répertoire populaire à propos d’une soupière égarée ! (Édition Folio classique, traduction par Albert Mousset (1953), p. 185.)

 

Traduction qui cherche à compenser le style coupé de Dostoïevski (abandon des répétitions, suppression de virgules et de tirets, syntaxe plus harmonieuse) et à expliquer le texte au lecteur. Elle est d’une lecture agréable, mais trop de pédagogie nuit à la fidélité !

De plus, une expression telle que « Dieu l’a enfin rappelée à lui », très catholique, est trop éloignée du texte original ; littéralement : « Dieu l’a amenée à la fin » (привел бог к концу).

 

5.

Essai de traduction avec Google Translate et plusieurs dictionnaires :

Jadis elle avait des enfants, un mari, une famille, des proches – tout cela autour d’elle, pour ainsi dire, bouillonnait, ce n’était, pour ainsi dire, que des sourires, et puis soudain – le calme complet ; tout s’est envolé en fumée, et elle est restée seule, comme… une sorte de mouche portant sur elle la malédiction du siècle. Et maintenant, enfin, Dieu l’a amenée à sa fin. Au coucher du soleil, par une calme soirée d’été, ma vieille s’envole — bien sûr, il y a là une pensée édifiante ; et à cet instant précis — au lieu d’une larme d’adieu, pour ainsi dire — un adjudant téméraire, campé les poings sur les hanches avec une assurance fanfaronne, la renvoie de la surface de la Terre en l’accablant de jurons russes effrontés, pour une soupière perdue !



Liste des principaux personnages de L'Idiot


Prince Lev Nikolaïevitch Mychkine

Jeune homme sans famille quoique d’ancienne lignée noble ; frappé d’épilepsie et « d’idiotie » dans son enfance, il est devenu le protégé de Nikolaï Andreïevitch Pavlivtchev, ancien ami de son père et désormais décédé, qui lui a procuré, en Suisse, des soins de santé et une éducation rudimentaire.  Ayant atteint l’âge adulte, il souhaite rentrer en Russie pour mieux connaître son pays d’origine. Son innocence déconcerte chacun de ses interlocuteurs.

Au début de la IIe partie du roman survient une ellipse (une éclipse, en l’occurrence) troublante pour le lecteur. En effet, depuis le début du livre, le personnage du prince Mychkine a été pour lui un « personnage point de vue » qui l’a accompagné dans chaque scène. Tout à coup, le prince Mychkine part à Moscou en vue d’y surveiller Nastassia Filippovna et Rogojine, et les seules nouvelles que le lecteur en reçoit consistent dans des rumeurs et de vagues suppositions. Cette éclipse provoque une sorte de décrochage : le lecteur perd de vue pour un temps les actions et pensées du prince, qui devient un personnage plus opaque, plus mystérieux.

 

Général Ivan Fiodorovitch Épantchine 

Père de famille aisé qui vit de ses « affaires ». Pour arranger son ami Totski qui souhaite faire oublier sa relation scandaleuse avec sa pupille Nastassia Filippovna, il suggère de lui donner en mariage sa fille aînée Alexandra, mais rien n’est encore arrêté.

 

Lizavéta Prokofievna 

Épouse du général Épantchine. A un fort caractère, de la bonté, un côté très enfantin que remarque d’emblée le prince Mychkine.

 

Les trois filles Épantchine 

Alexandra est l’aînée. Elle a un talent pour la musique. C’est la plus raisonnable de la famille.

Adelaïda a un talent pour la peinture. Elle s’apprête à se fiancer avec le prince « Chtch ».

Aglaïa a une forte personnalité, parfois capricieuse et tyrannique mais aspirant aussi à un idéal romantique d’amour et de pureté morale. (Refuse les conventions et les mariages arrangés.)

 

Afanassi Ivanovitch Totski 

Ancien tuteur de Nastassia Filippovna. Il a entretenu une liaison scandaleuse avec sa pupille depuis ses seize ans. Pour en finir avec cette relation que la jeune femme pourrait utiliser contre lui, Totski lui offre de l’argent à condition qu’elle épouse Gavrila Ivolguine.  

 

Nastassia Filippovna

Jeune femme qui fut la pupille puis la maîtresse de Totski, qui a abusé de son innocence. Profondément blessée, elle cherche à se venger de son ancien tuteur. Impétueuse et orgueilleuse, elle refuse le marché proposé par le général Épantchine. Sa rencontre avec le prince Mychkine et Rogojine bouleverse sa vie.

 

Parfione Rogojine 

Fils d’un riche marchand qui vient de mourir. Passionnément amoureux de Nastassia Filippovna. Le père n’acceptait pas sa liaison elle (il a offert à la jeune femme des boucles d’oreille d’un grand prix). Son frère aurait, selon lui, monté son père contre lui. Rogojine vit dans la maison de son père en compagnie de sa mère (malade et probablement démente) et d’une servante. La maison, particulièrement sombre et sinistre, est par elle-même un personnage du roman. (Gallmeister, Litera t. Ier, IIe partie, chap. 3, p. 325.)

Rogojine, spécialiste des esclandres, se déplace généralement accompagné d’une bande d’individus turbulents, ivrognes, escrocs, joueurs criblés de dettes… sauf lorsqu’il est dans sa maison, où il semble apprécier la solitude.

 

La maison de Rogojine (Gallmeister, Litera t. Ier, IIe partie, chap. 3, p. 325)

Une maisons solide et sans ornements, avec peu de fenêtres. Intérieur très sombre, très propre, encombré de vieux meubles austères et de divans recouverts de housses. Tableaux si sombres que l’on en distingue à peine le sujet ; portraits de membres de la famille Rogojine, notamment de son père. Couloirs sombres, différences de niveaux et marches partout. La mère (sénile) de Rogojine y vit avec sa servante.

Présence d’une copie du Christ mort de Holbein (tableau qui avait fait forte impression sur Dostoïevski lorsqu’il l’avait vu à Bâle).


Le Christ mort de Hans Holbein le Jeune (peint entre 1520 et 1522).
Le Christ mort de Hans Holbein le Jeune (peint entre 1520 et 1522).

Au rez-de-chaussée de la maison, conformément à une longue tradition familiale, un scopte tient un comptoir de change et habite à l’étage. Secte chrétienne, les scoptes pratiquaient l’ablation des testicules et des seins en vue de recouvrer l’état antérieur au péché originel. Bien que combattue, cette secte perdura jusqu’à la fin du XIXe, voire au début du XXe siècle ; des personnes issues de milieux très divers, nobles, fonctionnaires, religieux, commerçants…, en firent partie. La présence d’un scopte dans la maison de Rogojine ajoute à l’atmosphère sombre et mystique du lieu.

 

Hippolyte Terentiev

Fils de la veuve d’un capitaine qui est la maîtresse du général Ivolguine. Atteint de « phtisie » (tuberculose). Se sait condamné à mourir à court terme. Incarne dans l’intrigue un « modèle vivant » de condamné à mort, après les exemples du condamné à la guillotine donné par Mychkine, de la logeuse dans le récit du général Épantchine, ou de la comtesse du Barry (évoquée comme objet d’admiration de Lebedev).

 

Loukiane Timofeïevitch Lebedev 

Petit fonctionnaire, rencontré dans le train Varsovie-Pétersbourg. Exégète autoproclamé de l’Apocalypse; « monsieur Sait-tout », il aime les intrigues. Rusé, dissimulateur, il vend ses services au plus offrant et peut servir plusieurs maîtres. Lebedev prie pour l’âme de la comtesse du Barry (Litera t. Ier p. 313) d’après son neveu. On retrouve avec la comtesse du Barry le thème de la condamnation à mort (guillotine) cf. p. 314.

 

Varia Loukianovna

Fille aînée de Lebedev. Discrète, mesurée, elle jouera souvent le rôle de messagère auprès d’Aglaïa.

 

Vladimir Doktorenko

Neveu de Lebedev. Jeune homme oisif et nihiliste qui reproche à son oncle de ne pas lui prêter d’argent et d’être lui-même un escroc.  Il soutient la cause de Bourdovski, un « faux fils de Pavlivtchev » venu demander des comptes au prince Mychkine.

 

Général Ardalion Ivolguine

Vieux général, ivrogne et mythomane, que sa famille cherche à tenir à distance. Dort dans la quatrième pièce au fond du couloir, les autres étant réservées aux locataires. Doit entrer et sortir exclusivement par la porte de service. A pour maîtresse « la capitaine », mère du jeune Hippolyte.

 

Nina Alexandrovna, son épouse.

 

Gavrila (Gania) Ardalionovitch Ivolguine

Fils aîné du général Ivolguine. De personnalité commune, avide de réussite sociale et de richesse. Subit un bouleversement important après la scène où Nastassia Filippovna jette l’argent dans le feu et lui suggère de ramper pour aller le récupérer. Avait presque consenti à l’épouser pour de l’argent dans le cadre du marché proposé par le général Épantchine. Semble être amoureux d’Aglaïa.

 

Varvara (Varia) Ardalionovna

Sœur de Gavrila (Gania), fille du général Ivolguine.

 

Nikolaï (Kolia) Ardalionovitch

Fils du général Ivolguine, petit frère de Gavrila (Gania) et Varvara (Varia).

 

Ferdychtchenko

Locatataire des Ivolguine. Personnage de bouffon. Joueur, noceur, emprunte de l’argent à tout le monde et ne le rend jamais. Se vante de ses vices.

 

Ivan Petrovitch Ptitsyne

Usurier ; homme plutôt calme et raisonnable, qui s’apprête à épouser Varvara (Varia) Ardalionovna Lebedev. L’un des rares personnages discriets et pragmatiques du roman.

 

Evgueni Pavlovitch Radomski

Prétendant à la main d’Aglaïa. Jeune officier brillant, réaliste et parfois ironique ; se montre plutôt bienveillant à l’égard du prince Mychkine.

 

Keller 

Journaliste sulfureux, pratique la boxe. Faisait initialement partie de la bande de Rogojine. Intervient volontiers dans les intrigues. Ne dissimule pas ses vices ; manifeste une forme d’admiration pour le prince Mychkine.


 



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