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Dostoïevski, « Une sale histoire »

Vassili Perov, Politiciens (1863). Domaine public, via WikiArt.
Vassili Perov, Politiciens (1863). Domaine public, via WikiArt.


Le titre original de cette nouvelle de Dostoïevski est Скверныий анекдот (Skviernyi anekdot) ; l’adjectif cкверныий signifiant « sale », « mauvais », « vilain », et анекдот, « histoire » ou « anecdote », il a été traduit « Une sale histoire », « Une sale affaire », ou encore « Scandaleuse histoire ».

 

Dans ce récit, Dostoïevski met en scène un homme jeune et de bonne famille, récemment promu général – il a donc droit au qualificatif d’« Excellence » –, qui passe la soirée en compagnie de deux fonctionnaires plus âgés (généraux également) dans une confortable demeure à Saint-Pétersbourg.

Les trois hommes devisent en sirotant du champagne. La discussion porte sur les récents projets de réformes libérales d’Alexandre II, alors au début de son règne. Le jeune général Ivan Ilitch Pralinski semble trouver un malin plaisir à affirmer devant son auditoire des vues particulièrement favorables à ces réformes et à l’esprit progressiste, « humanitaire ». Son hôte se montre sceptique et lui fait observer que dans les faits, « ils ne tiendront pas » (trad. A. Remizov et J. Chuzeville) ou qu’ils ne « tiendront pas le coup » (trad. G. Aucouturier) ; le deuxième invité s’en tient à des ricanements…

Au sortir de cette soirée, Ivan Ilitch constate avec surprise que son cocher ne l’a pas attendu et qu’il devra rentrer chez lui par ses propres moyens. Il décide d’y aller en marchant, et, en cours de route, l’idée lui vient de se présenter à la noce d’un de ses subalternes, Pseldonimov, qui bat son plein dans le quartier populaire qu’il traverse. Un peu grisé par le champagne et animé par la ferme volonté de montrer à des « inférieurs » son progressisme et son ouverture d’esprit, il s’invite d’autorité dans cette noce, commençant par mettre les pieds dans le plat (de galantine) au sens propre avant de le faire au sens figuré, car il va enchaîner les impairs à un rythme aussi effréné que les danses de la fête. Le lecteur ne peut que constater, impuissant, le malaise qui s’installe et va crescendo jusqu’à l’insupportable…

 

Quelle fatalité pousse ainsi Ivan Ilitch Pralinski de Charybde en Scylla, d’une maladresse à l’irréparable humiliation ? Il est comme pris d’une lubie suscitée en lui aussi bien par le scepticisme et l’ironie de ses deux éminents collègues, que par le champagne auquel il n’est pas habitué. Il s’agit pour Pralinski, le temps d’une soirée de noce, de mettre pour un moment le monde à l’envers, et d’utiliser cette séquence comme un révélateur de sa propre valeur morale et politique, ainsi que nous le révèle le discours intérieur du personnage.

 

Extrait :

« Oui, messieurs. Nous avons plein la bouche de l’humanité, mais un acte héroïque, une œuvre méritoire, nous n’en sommes pas capables.
« Quel acte héroïque ? Celui-ci. Réfléchissez, je vous prie : étant donné les rapports actuels entre les membres de la société, que moi, moi, à une heure du matin, j’arrive au banquet nuptial de mon subordonné, un enregistreur de collège à dix roubles par mois, mais voyons, c’est la pagaille, c’est le monde à l’envers, c’est le dernier jour de Pompéi, c’est le chaos ! Personne ne comprendra. Stiépane Nikiforovitch mourra avant d’avoir compris. Il l’a bien dit : nous ne tiendrons pas le coup. Oui, mais ça vaut pour vous, les gens d’autrefois, les hommes de la paralysie et de la stagnation, mais moi je-tien-drai-le-coup ! Je ferai du dernier jour de Pompéi le plus beau jour de la vie de mon inférieur, et d’un acte aberrant un acte normal, patriarcal, sublime et moral. […] Que je renouvelle ce geste cinq ou six fois, voire dix, ou un geste du même genre, c’est une popularité universelle que j’acquiers… C’est une chose qui restera gravée au cœur de tous ces gens, et le diable seul sait tout ce qu’il peut en découler, de cette popularité-là !… »
(Une sale histoire, trad. G. Aucouturier, dans Le Songe d’un homme ridicule et autres récits, Folio Gallimard, pp. 299 et 302.)

Il se trouve que le subordonné en question, Pseldonimov, se marie dans l’espoir d’améliorer un tant soit peu sa condition matérielle, son futur beau-père ayant un peu de bien – qualité hélas tempérée par des penchants malveillants et cruels qu’il compte bien assouvir sur son gendre, après y avoir déjà soumis toute sa maisonnée.

Peu soucieux de nouer des liens fraternels avec un supérieur mais anxieux de perdre sa place en cas de scandale, Pseldonimov met toute son énergie à limiter les effets néfastes de la visite inopinée d’Ivan Ilitch Pralinski. Ce dernier, non content d’avoir dérangé la noce et ajouté un surplus de travail à son hôte, se met à l’interroger maladroitement sur son nom de famille insolite, et à cette occasion se met à dos le collaborateur susceptible d’un journal satirique.

 

Extrait :

– Ah, dis donc, Porphyre, s’il te plaît, fit-il pour entamer la conversation, pourquoi – je voulais toujours te le demander personnellement, – pourquoi t’appelle-t-on Pseldonimov et non Pseudonimov ? Ton nom est sûrement Pseudonimov ?
– Je ne saurais rien certifier à Votre Excellence, répondit Pseldonimov.
– Il est probable qu’une erreur se sera glissée du temps de son père, lorsque celui-ci prit du service. Depuis, tout est resté sans changement pour Pseldonimov fils, qui fut inscrit sur les registres de la même façon que son père, intervint Akim Pétrovitch. Ce sont des choses qui arrivent.
– Ab-so-lu-ment, reprit avec chaleur Ivan Iliytch. Ab-so-lu-ment, puisque, jugez-en vous-mêmes, Pseudonimov provient du mot littéraire « pseudonyme », tandis que Pseldonimov ne veut rien dire du tout.
– Pour cause d’imbécillité, ajouta Akim Pétrovitch.
– À quelle imbécillité faites-vous allusion ?
– À l’imbécillité du peuple russe qui parfois change les lettres ou prononce les noms à sa façon. Par exemple, il dit valide, tandis qu’il faut prononcer invalide.
– Eh ! oui, névalide, hé-hé-hé…
– On dit aussi muméro, Votre Excellence, tonna soudain le grand officier qui depuis longtemps déjà cherchait à se faire valoir.
– Comment ça, muméro ?
– Muméro au lieu de numéro, Votre Excellence.
– Ah ! oui, muméro, au lieu de numéro… Mais oui, bien sûr… hé-hé-hé. Ivan Iliytch crut devoir rioter à l’intention de l’officier. 
L’officier redressa sa cravate.
– Ou bien encore…, dit le collaborateur de « l’Escarbille », qui essayait de placer son mot.
Mais Son Excellence ne jugea pas utile de l’écouter. Il ne pouvait rire à l’intention de chacun.
– On dit nalgré au lieu de malgré, insistait le collaborateur avec une visible irritation.
Ivan Iliytch lui jeta un regard sévère.
– Tu n’as pas fini de l’embêter ? chuchota Pseldonimov.
– Eh bien quoi, alors ? On cause. Est-ce qu’on ne peut plus causer ? répliqua l’autre à voix basse. Pourtant il se tut, dissimulant sa colère et sa rage, et sortit brusquement.
(Scandaleuse histoire, trad. A. Remizov et J. Chuzeville, éd. Ginkgo, p. 77-79.)

 

Christian Rohlfs, Grosses têtes (1933), domaine public via WikiArt.
Christian Rohlfs, Grosses têtes (1933), domaine public via WikiArt.

S’appeler Pseudonyme serait déjà peu glorieux ; est-il charitable de rappeler à ce pauvre Pseldonimov que son nom a en outre été déformé et n’a plus le moindre sens ? De placer ce petit fonctionnaire désargenté dans une situation qui l’oblige à se procurer un coûteux champagne ? Le décalage et l’incongruité de la démarche « progressiste » d’Ivan Ilitch Pralinski s’accentuent au fil des minutes et des verres consommés. Il cumule les bévues, sans que le semblant de conscience qu’il a de cet état de choses ne l’aide à se dépêtrer du guêpier où il s’est lui-même fourré… On pressent que tout cela ne peut pas très bien finir.


Cette nouvelle superbement construite où grotesque et tragique s’allient à la perfection laisse voir le talent de Dostoïevski pour ce type de récit, en dépit de la notoriété beaucoup plus grande de l’auteur dans le format du (long) roman.

Dans les portraits malicieusement croqués transparaît son admiration pour Gogol – notamment à travers les noms de famille parodiques, tels que Pseldonimov ou Mlékopitaev (« mammifère »), traduit « Mammifèrov » par Gustave Aucouturier : les fonctionnaires égoïstement raisonnables et rassis, le sous-chef de bureau « doux et paisible comme un bon chien, de bonne vieille trempe, formé à une douillette obséquiosité, et cependant bon et même généreux » (trad. G. Aucouturier, Folio, p. 323), le fiancé désargenté Pseldonimov au profil ingrat, que la lueur vacillante d’une chandelle « reportait en ombre gigantesque sur le mur, avec son cou tendu, son nez arqué et les deux touffes de cheveux qui rebiquaient sur son front et sur sa nuque » (op. cit., p. 353)… Telle une petite fourmi patiente et obstinée, ce dernier résiste autant qu’il le peut à l’intervention fracassante du général Pralinski, que « son étoile entraînait », si l’on en croit le narrateur (op. cit., p. 303).


Oleksandr Bohomazov (1880-1930). Nature morte, bouteilles. Domaine public via WikiArt.
Oleksandr Bohomazov (1880-1930). Nature morte, bouteilles. Domaine public via WikiArt.

Comme il arrive souvent, les traductions disponibles sont sensiblement différentes entre elles ; avec, ponctuellement, des écarts surprenants, comme dans le passage où Pralinski découvre pour la première fois la jeune mariée au physique ingrat :

« Pseldonimov la prenait visiblement pour une beauté », écrit Gustave Aucouturier (Folio, p. 312).

« Il était évident que Pseldonimov l’épousait pour sa beauté », écrivent Alexeï Remizov et Jean Chuzeville (éd. Ginkgo, p. 69).

Une ligne plus loin, la description de la jeune épouse entre en contradiction avec cette évidence : « Son cou était maigre, ses épaules saillantes, tout son corps décharné faisait penser à celui d’un poulet » (éd. Ginkgo) ; « Elle avait le cou maigre, un corps de poulet, les os saillants » (Folio).

Le texte russe : Очевидно, Пселдонимов брал её не за красоту signifierait plutôt : « De toute évidence, Pseldonimov ne l’avait pas choisie pour sa beauté », ce qui paraîtrait plus cohérent avec la suite du paragraphe ; mais les traducteurs n’ont peut-être pas utilisé la même version du texte original.

Mieux vaut en tout cas découvrir cette nouvelle dans plusieurs traductions (à défaut de l’original, bien sûr).

 

 

 

 

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